La messe allemande: de l'âme parlant à l'âme

De quoi s'agit-il, là? D'une messe de promotions. D'une messe écrite pour des collégiens ou des gymnasiens en fin de parcours ou pour des étudiants, heureux de la réussite de leurs examens et prenant alors à témoin de leur bonheur l'Eglise, les parents ou les amis. D'où ces petits cantiques mis bout à bout. D'où ces strophes, ces reprises. D'où cette tessiture ramassée, resserrée: c'est celle-là même des voix de jeunes élèves! D'où l'absence, aussi, de tout soliste; d'où la prédominance absolue et têtue du groupe choral. D'où cette merveilleuse simplicité.

Une action de grâces, donc, fervente et résolue. Mais aussi le tremblement incertain devant un possible tournant de la vie. Et c'est encore, cette messe, à travers l'intuition poétique, musicale et humaine de Schubert, un regard porté sur l'adolescence, cet âge terrible et sublime, généreux et cruel, où tout est appel et rares - voire impossibles - les réponses.

C'est l'âge des défis angoissés, des questionnements sans fin; l'âge des orages, mais de tenaces certitudes aussi; l'âge des espoirs et des promesses les plus fous; l'âge des doutes qui taraudent la conscience, celui des rêves les plus purs comme les plus obscurs.

C'est là du coeur parlant au coeur, de l'âme parlant à l'âme, c'est-à-dire quelque chose qui remue ce fond des êtres, permanent, caché, inviolable, et où l'homme est seul avec lui-même, avec ses gouffres et ses trésors, avec l'amour et avec Dieu. Miracle, là, de la musique, cet art si solitaire, si secret dans sa gestation et son élaboration, et qui parvient pourtant à subjuguer et à submerger les coeurs à l'écoute et à s'incarner dans tant de fraternité émue. Voici bien le grondement tellurique des basses et qui pose le fondement des choses et l'architecture des émotions. Voici l'envol de la mélodie ailée, infatigable élan qui se hâte vers la lumière. Et voici le miel des cuivres, main rassurante qui accompagne dans son destin le choriste comme l'auditeur, consolation apaisante dans l'intimité recueillie.

Tout - ou presque - est là dans cette messe: la jubilation légère de la vie, mais aussi sa gravité; le temps limpide et le temps sombre; l'allégresse de la reconnaissance devant le bonheur d'être, mais l'incertitude tâtonnante aussi devant l'existence; et le mystère de Dieu et de l'univers; et l'Agneau, l'Esprit et la Parole; et la félicité de la Grâce: mais tout cela dans ce tendre bercement mélodique qu'on peut voir parfois aux nids d'oiseaux balancés dans la brise du printemps... Certes, la troublante errance de la vie est là: "Wohin soll ich mich wenden...?" ("Vers qui dois-je me tourner...?"). Mais cette errance, soudain, est prise en charge et conduite dans un échange confiant. C'est le don d'une paix sans victoire, celle que l'on voit aux visages aimants, celle du sommeil sans rêves, ou cette paix, encore, que laisse derrière elle la neige, quand, sous le silence des étoiles, elle s'est retirée des collines. Vérité et simplicité. Et qui à travers le temps appellent la voix de Spinoza: "Plus on connaît les choses simples, plus on connaît Dieu."

Christian Sulser