Les Choeurs populaires? des éclats de rêves!

"Nous ne pouvons même plus écouter notre musique"! C'était en juin dernier, dans ce décor de montagnes mauves qui ceinturent Kaboul, capitale de l'Afghanistan. L'homme qui me parlait ainsi, ingénieur au chômage, connaissait la guerre et ses privations; les larmes aux yeux, il racontait les peurs de sa petite fille de quatre ans: "Papa, les roquettes qui te tueront, ou qui me tueront, elles tomberont quand?" Mais par-dessus tout, il souffrait de l'un des nombreux interdits décrétés par le régime en place: celui d'écouter la musique et les choeurs populaires de son pays. Son visage, empreint d'intelligence et d'une grande dignité, reflétait toute la douleur de cette privation! Quelques jours plus tard, le sourire revenu, il nous remettait une cassette de chants afghans, cassette "pirate", obtenue par des moyens que nous ne connaîtrons jamais, et au prix de grands risques!"

A 5'000 kilomètres de la Vallée de Joux, le sentiment émouvant d'une redécouverte: ces choeurs populaires aux paroles parfois désuètes, aux mélodies si souvent maltraitées lors de banquets trop arrosés (!), voilà qu'ils sont pourtant au coeur de notre identité. Une part de nos racines, un lien profond avec les générations qui nous ont précédés. Qu'on nous en prive, et c'est notre mémoire qu'on ampute! Leurs refrains font revivre des lieux, des visages, des odeurs, enfouis au fond de nous. Ils disent avec simplicité l'appartenance à une communauté, à une terre, à un "ici", qui n'exclut pas l' "ailleurs". Qui l'éclaire plutôt: car avant d'être "citoyen du monde", ce beau slogan à la mode, avant de prendre pied en tout lieu et à tout moment, peut-être faut-il d'abord sentir ses racines, savoir d'où l'on vient et qui l'on est... Combien de peuples opprimés, aujourd'hui dans le monde, nous le rappellent, qui vont jusqu'à donner leur sang pour arracher leurs chants et leurs légendes à l'oubli. Ce folklore qui les définit, et les fait vivre!

Les choeurs populaires de ce CD, à quoi les comparer? A une galerie de peintures naïves, petits tableaux colorés qui magnifient la vie quotidienne, l'amour, les Alpes et ce "pays qui vis et chantes dans (nos) coeurs". Sur la palette de l'espiègle Jaques-Dalcroze, la jupe de la bonne amie rougeoie comme un coquelicot, promesse de félicité pour le berger qui appelle de l'Alpe voisine... La montagne encore, un jour de poya, et les boveyrons qui luttent et crient sur le vert de l'alpage. Le rythme du chant suggère presque un combat de reines... Le génie mélodique de Carlo Boller pour évoquer l'image claire d'une terre vaudoise deux fois centenaire! Le lac, thème récurrent, récite ses prières, kaléidoscope de couleurs tournées vers le ciel, alors que vient le soir. Le soir: moment propice à l'écoute du chant de la terre qui monte vers nous...

"Des clichés", rétorqueront les sceptiques! Et il est vrai qu'on chercherait en vain, ici, l'écho, même lointain, de luttes sociales ou de combats pour la dignité des pauvres, ou des chômeurs! Voilà qui nous invite à accueillir ces chants autrement: non pas comme le témoignage objectif de notre réalité, mais comme cette part de rêve qui fleurit en nous devant la beauté d'un paysage, ou d'un visage. Un rêve qui coïncide souvent avec les instants suprêmes où la communion avec le monde, les êtres, les choses, nous est donnée. Moments privilégiés, où la Vallée de Joux cesse bientôt d'être un vallon parmi d'autres pour devenir, l'expression est du poète Gustave Roud, une "immense gerbe de messages et de signes". C'est le sens du très beau texte de François Margot, "Le Pays secret", authentique poème celui-là, et qui n'a rien de naïf! Devant le panorama surprenant de la Vallée, célébrée ici pour la première fois musicalement, le "passant reste songeur". Les secrets de ce qu'il voit comme une île mystérieuse répondent à d'autres secrets, d'autres îles mystérieuses, qui sont "derrière bien des fronts"... Emporté par son rêve intérieur, le poète se laisse gagner par la magie du lieu, et cède aux appels de l'ailleurs, "comme l'eau du petit lac" qui va "féconder on ne sait quelle autre vallée". Les choeurs populaires? Des éclats de rêve!

Roger Guignard